Gandahar 12 : Les grandes dames de la SF française

Illustration de Michaël Thomazo

Sommaire :

Noëlle Roger - Les secrets de Monsieur Merlin 

Nathalie Henneberg - Le rêve minéral

Élisabeth Vonarburg - Janus

Christine Renard - Au creux des arches 

Sylvie Lainé - La bulle d'Euze 

Julia Verlanger - Chasse au rêveur

Joëlle Wintrebert - Camélions

ÉDITORIAL

 

Si la science-fiction française n’a pas manqué de grands auteurs et de grands textes, que ce soit durant la période qui a précédé la Seconde Guerre mondiale ou après, en revanche la gent féminine s’est beaucoup moins investie dans la littérature des grands espaces intersidéraux ou de simple anticipation, dans les dystopies ou les apocalypses. Raison de plus pour offrir à nos lecteurs quelques-uns des meilleurs textes de celles qui se sont illustrées dans cet exercice que l’on a longtemps considéré comme un domaine réservé aux hommes.
La première d’entre elles qui s’y soit aventurée, bien qu’elle ne soit pas de nationalité française, nous ne pouvions pas l’ignorer. Suisse francophone, Noëlle Roger est, à notre connaissance, la seule femme à avoir offert de nombreux ouvrages appartenant au genre entre 1922 et 1939. Mais bien qu’essentiellement romancière, elle a écrit quelques nouvelles publiées en 1949. L’une d’elles nous a semblé devoir figurer ici.
À partir des années 50, les revues et les fanzines ont commencé à proposer des récits de science-fiction d’auteurs féminins. Pour la plupart, leurs incursions ont été éphémères, voire exceptionnelles. Mais d’autres, en particulier celles qui figurent au sommaire de ce numéro, ont construit en revanche une œuvre conséquente et d’une incontestable qualité. Il nous a semblé opportun, voire nécessaire, de leur rendre hommage et de les réunir ici.
Quatre d’entre elles nous ont quitté. Les trois autres ont répondu sans la moindre hésitation à notre appel. Nous les en remercions vivement, non sans une pensée attendrie pour nos disparues avec lesquelles nous avons partagé autrefois de riches moments d’amitié.
On pourra nous reprocher l’absence de quelques autres. Il nous a fallu choisir dans la limite de l’espace disponible. Peut-être pourrons-nous un jour leur consacrer un autre numéro de Gandahar.


 

GANDAHAR 12 Les grandes dames de la science-fiction française

 avril 2018

 illustrations de Michaël Thomazo

 

INCIPITS

 

 

NOËLLE ROGER Les secrets de Monsieur Merlin

 

Dans une vallée du Périgord, au fond d'un parc touffu, s'abrite le manoir délabré que les habitants de Saint-Roc nomment, avec une certaine emphase, le château de Landiac.

 

Pendant un quart de siècle, ses fenêtres demeurèrent closes ; des plantes folles verdirent les allées ; le vieux jardinier perdait la tête, vaincu par les ronces triomphantes.

 

« Le dernier des Landiac, après de longues études à Paris, voyage en Asie ou en Afrique », disait-on. Ou bien : « Il travaille chez Lumière ».

 

Il ne revint pas au pays lorsque mourut son oncle de Périgueux, le seul parent qui lui restât. On s'attendait à voir mettre en vente la maison abandonnée.

 

Les vieilles gens de Saint-Roc se rappellent encore un petit garçon aux boucles blondes, jouant sous les futaies, ou galopant le long des allées, cramponné à la crinière de son cheval, puis un jeune homme rêveur qui aimait trop les livres. Et tous de hocher la tête : « On ne reverra plus Monsieur Merlin ».

 

Un dimanche de mars se répand la nouvelle de son retour. Le château de Landiac ouvre toutes ses fenêtres ; le jardin se nettoie de ses mousses. Deux semaines plus tard, une limousine noire traverse la bourgade et s'arrête devant la poste.

 

 

JULIA VERLANGER Chasse au rêveur

 

Kern étendit ses longues jambes sous la table et fit tournoyer son verre. Ses étroits yeux jaunes considéraient sans aménité le métis terre-vénusien qui lui faisait face.

 

Penché sur son comptoir, Charley frottait énergiquement une tache imaginaire. Il tendait au maximum ses vastes oreilles, cherchant à attraper les détails de la conversation. Charley était curieux de nature. Une flaque de lumière bleue tombait juste sur son crâne chauve, lui donnant une étrange teinte malsaine.

 

Le bar était relativement calme. Quelques mécanos de l'Astroport sirotaient leurs verres et, dans un coin, la vieille Milly, outrageusement peinte et déjà plus qu'à moitié ivre, se chantait à elle-même une petite chanson. Sa voix éraillée butait désagréablement sur les notes. Ses yeux larmoyants firent le tour de la salle et son regard tomba sur Kern. Elle brailla :

 

« Hello, Kern ! Ça gaze comme tu veux ? »

 

Kern se retourna pour lui sourire brièvement et revint vers le métis.

 

Au passage, ses yeux glissèrent sur Charley, qui débordait maintenant de son comptoir dans son désir d'en apprendre davantage. Charley se redressa vivement, mal à l'aise et s'en fut au fond du bar tripoter d'un air affairé le cadran du robot-barman. Les yeux de Kern, froids et inexpressifs comme des morceaux de verre, lui faisaient toujours courir le long de l'échine un petit frisson.

 

 

NATHALIE HENNEBERG Le rêve minéral

 

L'aventure – pour Gil Page – avait commencé un matin de septembre 2700, temps terrestre.

 

Il fut convoqué au Centre de recherches temporelles, cet organisme formidable, peu connu du public. Les expériences sur la quatrième dimension qui s'y déroulaient étaient mystérieuses ; on savait que les plus grands savants et les plus brillants cosmonautes y étaient parfois conviés – et qu'ils en ressortaient dix minutes ou dix ans plus tard. Parfois les familles recevaient un câble bref, annonçant la disparition d'un héros « dans le glorieux continuum » – et au Panthéon de la Terre, des stèles d'or portaient des dates qui faisaient rêver.

 

Gil Page avait vingt-six ans, un conditionnement parfait de voyageur temporel, une vaste culture hypnotique, la connaissance de plusieurs langues mortes et du maniement des armes oubliées. Une seule note négative dans son dossier : son frère aîné, Hugues, n'était jamais revenu d'un voyage dans le passé (Terre, Égypte, XVIIIe dynastie).

 

Et personne sur cette Terre de 2700 – sauf quelques spécialistes très rares – ne savait encore que les voyages dans le temps avaient deux buts :

 

a) prévenir les catastrophes irréversibles ;

 

b) pallier leurs effets (dans la marge de possibilités qu'offre le principe d'incertitude d'un nommé Heisenberg).

 

 

CHRISTINE RENARD Au creux des arches

 

J'ai su que j’avais passé la porte parce que trois soleils brillaient dans le ciel.

 

Quelques pas à travers l’air qui vibre un peu, qui s'embue un peu, et c'est un paysage étranger. Nul ne sait rien des portes. J'étais seule quand j'ai passé celle qui s'est dressée devant moi, rayant verticalement l'air transparent, et, pourtant, sous les trois soleils, deux hommes sont arrivés en même temps que moi.

 

Tous deux étaient terriens. Je l'ai su à leurs yeux, à leur teint et aussi à leur courte tunique, je l'ai su avant que chacun ne raconte son histoire, ce que je ne leur demandais pas.

 

Deux Terriens mais tellement dissemblables ! Celui qui s'appelait Maximilien était un aventurier recherché par les polices de dix planètes ; la main sur son arme, il avait la fière allure des corsaires d'autrefois, et ses yeux étaient vigilants. Il se trouvait sur Callisto IV cherchant à échapper et à ses ennemis et à la justice quand il avait vu une porte. Il l'avait passée.

 

L'autre, le doux David, avec ses cheveux de paille, ses yeux bleu pâle et ses manières hésitantes, n'avait, comme moi, qu'une trousse de voyage, un visiophone et sa plaque d’immatriculation. Qu'aurait-il fait d'une arme ? C'était un poète qui vivait dans la ville Antarctique de Sol 3. Il était las de la civilisation, il avait vu une porte.

 

 

ÉLISABETH VONARBURG Janus

 

Quand je me suis arrêté devant elle, les deux visages de la statue qui dormait ont ouvert les yeux et se sont tournés vers moi. La femme, d’abord, brillant dans la lumière du soleil, un lent sourire sur sa bouche close. Puis l’homme, à contre-jour, deux puits d’ombre à la place du regard. C’est lui qui a parlé, et je suis resté immobile, respirant à peine. Alors la femme a secoué la tête d’un air de doux reproche. J’ai vu tressaillir les lèvres de l’homme, il allait parler encore, pour dire quoi, cette fois ? J’ai préféré reculer hors champ. La statue s’est apaisée alors, les deux visages se sont détournés, l’un vers le côté du parc où l’ombre avançait, l’autre vers les bassins étincelants, les fontaines, les allées blanches. Une luminescence glissait sur la peau dorée comme une vague à chaque souffle.

 

Le corps unique était assis en tailleur sur une colonne brisée, en une posture de souveraine aisance. Pas une écaille, pas une griffe, pas même une ombre de pelage : cinq doigts à chaque main, à chaque pied, pas de queue, pas de crête, pas d’ailes, les proportions mêmes n’avaient rien de surhumain ; un simple corps, mais androgyne, seins ronds, sexe mâle au repos. Et ces deux têtes.

 

 

SYLVIE LAINÉ La bulle d’Euze

 

Elle venait presque tous les mercredis, à cinq heures. Une belle femme rousse, avec des jambes interminables. Toujours seule.

 

Jamais je n’avais osé lui parler, encore moins venir à sa table. Elle m’intimidait.

 

Elle ne s’asseyait pas toujours au même endroit. Dès les premiers rayons de soleil, elle s’installait dehors, à la terrasse, même s’il faisait froid. En hiver elle cherchait les coins les mieux éclairés, les reflets de lumière. Mais cela, j’ai mis longtemps avant de le comprendre.

 

Il m’a fallu des mois pour vraiment la remarquer et commencer à m’intéresser à elle. Pour déchiffrer pas à pas les jours, les heures, et surtout la lumière. J’ai appris à arriver juste avant elle, à essayer d’imaginer où elle irait s’asseoir, à l’attendre en flânant avec mes lunettes noires ridicules. Lorsqu’elle avait choisi sa chaise, je trouvais une table pas trop loin. De toute façon, elle ne regardait jamais les autres clients.

 

Je n’ai plus quinze ans depuis longtemps, et d’habitude je suis un homme raisonnable, mais j’ai adoré tous ces instants où elle m’a fait jouer à l’agent secret.

 

Elle n’était pas vraiment jeune, mais pas vieille non plus. Flamboyante, avec sa chevelure et ses tuniques colorées. Plutôt élégante, un brin exotique.

 

 

JOËLLE WINTREBERT Camélions

 

Dans la clairière, entre les fûts bleus des corymbes géants, je pousse le trille du désir. Ma course depuis le campement a trempé la naissance de mes seins, mon dos, le creux de mes aisselles. J’arrache les agrafes magnétiques de ma combinaison qui se défait comme une mue, et tourne sur moi-même, nue, bras écartés, paumes offertes, yeux mi-clos, ivre d’attente.

 

L’herbe douce bruisse et enroule ses tentacules soyeux autour de mes jambes. Je souris. Je n’ai plus à craindre son venin depuis que j’ai fusionné. Attrapées à pleines mains, ses lames au gris de vieil étain se tordent et se rétractent. J’aime les voir se débattre entre mes doigts et siffler, coléreuses. Elles ne se calment alors qu’à force de caresses. L’herbe d’Agapé, si douce et si dangereuse. Elle a tué nos enfants qui jouaient avec elle au début sans méfiance, comme avec de petits chats.

 

Les rayons obliques de Gehen ruissellent sur moi comme une cape. La fusion avec les camélions m’a protégée aussi de leur mortelle intensité. Quand tous les miens gisent abattus sur leur couche, dans la touffeur torride des cabanes, je danse en liberté, à leur insu.

 

Je pousse un nouveau trille, impatient, inutile. Les voilà. Je reconnais Morpheus à sa livrée de velours bleu noir. Il est accompagné d’Argus dont la voilure déploie sa féerie d’ocelles orange et d’un sphinx au thorax lourd que je n’ai jamais rencontré.

 

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