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Gandahar 11 Cauchemars

Sommaire

 

Christine Renard « Miroir, miroir »

Claude Farrère « Le train 1815 »

Marcel Schwob « L'homme voilé »

Henri Montocchio « La chambre au portrait »

Nathalie Henneberg « Des ailes, dans la nuit... »

Maurice renard « La cantatrice »

Léon Bloy « La salamandre vampire »

Gaston Leroux « L'homme qui a vu le diable »

Jean Louis Bouquet « Les pénitentes de la Merci »

 

Illustrations de couverture Johann Heinrich Füssli

Illustrations intérieures Chris Brigonne

 

ÉDITORIAL

 

À la parution du premier numéro de Gandahar en novembre 2014, la rédaction de la revue s’était fixé plusieurs objectifs : offrir un contenu de la meilleure qualité possible en associant auteurs débutants et écrivains confirmés ; assurer à tout le moins une parution trimestrielle régulière ; maintenir une qualité d’impression quasi irréprochable. Ces engagements ont été tenus – et même au-delà – puisque quinze livraisons auront été assurées, numéros hors-série inclus.
À l’instar de Mercury, que j’avais créé et édité entre 1964 et 1968, l’idée de proposer parfois des redécouvertes entrait aussi dans nos intentions. C’est ainsi que furent proposés des recueils d’auteurs indispensables – Nathalie Henneberg et Robert Young – que des textes introuvables ont été exhumés – Fernand Mysor : Les Semeurs d’épouvante, dans notre n°2 – et que d’autres projets sont d’ores et déjà dans nos cartons.
Le numéro que vous avez entre les mains, cher lecteur, répond au désir de vous offrir tout à la fois un numéro à thème – en l’occurrence : cauchemars – et des récits d’écrivains français à redécouvrir, qui furent parmi les meilleurs dans le registre fantastique, puisque tel est le genre littéraire représenté ici.
Pas question, bien entendu, de vous dévoiler le contenu des œuvres qui vous sont proposées. Pour moitié, elles sont en quelque sorte issues du patrimoine littéraire de notre pays. Les autres ont été écrites plus récemment par des écrivains qui, malheureusement, nous ont quitté mais dont il faut aussi honorer la mémoire sous peine de les condamner à un regrettable oubli.
Vous noterez que, pour la première fois, nous avons fait appel, pour la couverture, à un artiste peintre du XIXe siècle. Il nous a semblé que quelques-unes de ses toiles illustraient à merveille le contenu de ce numéro. Et j’en profite pour remercier notre talentueuse rédactrice en chef qui a su admirablement trouver à illustrer certaines des nouvelles.
Bonne lecture

Jean-Pierre Fontana

GANDAHAR 11, Cauchemars, mars 2018 INCIPIT

 

CHRISTINE RENARD Miroir, miroir...

 Ce fut Lili qui parla la première de « la présence dans la glace » mais, comme elle n'avait que trois ans, personne n'y prit garde, personne avant le lundi soir où Colette, sa mère, regarda, elle aussi, le grand miroir fixé juste en face de la fenêtre de l'étroit bureau d'Adrien, regarda, agacée, parce que Lili n'arrêtait pas de dire :

« Là-bas, Maman, là-bas, il y a quelqu'un, là-bas, vers la petite maison... »

Et son doigt touchait la surface polie dans laquelle se reflétait la fenêtre et derrière la fenêtre, un pré, un sentier herbu menant à une maisonnette abandonnée.

« Eh bien, quoi, la petite maison, oui, la petite maison », répéta Colette, et en même temps elle vit ce que sa fille voulait dire.

Là-bas, vers la porte de la maison basse et de guingois, une silhouette bougeait. Alors, ça, c'était tout à fait étonnant, car personne n'y habitait, personne n'y allait jamais, le seul sentier qui y menait partait de la grande maison où Colette se trouvait. Elle savait qu'Annette Gendre, la femme de ménage, et son mari le jardinier, étaient déjà partis chez eux, dans un village situé à l'opposé. Et puis que seraient-ils allés faire là-bas ? Tout cela, Colette le pensa très rapidement avant de se retourner et de courir à la fenêtre pour voir de là le vrai sentier, la vraie maison, mais ses yeux ne rencontrèrent qu'un paysage immobile. C'est alors que Lili cria d'une voix triomphante :

« Elle vient par-là, elle vient par-là, elle vient vers nous, c'est une dame. »

 

CLAUDE FARRÈRE Le train 1815

 

Tiphaigne Hoff, le chef de gare, agita à bout de bras son fanal et cria, par habitude : « En arrière, les voyageurs ! », tandis que le train 1815, gémissant de tous ses freins serrés, entrait en gare.

Par habitude : car il n'y avait pas un seul voyageur sur le quai. Pas un seul : Tiphaigne Hoff, d'un coup d'œil, le constata, non sans regret.

« Ces sacrés trains de nuit ! grogna-t-il. Jamais un chat. »

Le train, cependant, avait stoppé. Tiphaigne Hoff, homme méticuleux, vérifia d'abord les signaux de queue, histoire d'être bien sûr que nul wagon ne fut resté à la dérive. Puis il marcha le long des quatre voitures – un petit train ! – du fourgon et du tender. Le fanal, promené au ras du trottoir, éclairait les essieux, les châssis et les attelages. Suivant le chef de gare, l'homme d'équipe frappait chaque roue d'un coup de marteau pour éprouver le métal au son.

À la hauteur de la machine, Tiphaigne Hoff s'arrêta pour souhaiter le bonsoir au mécanicien. Et le mécanicien répondit à Tiphaigne Hoff qu'il faisait froid, bougrement.

« Ces sacrés trains de nuit ! » redit le chef, sympathique.

Et les trois minutes d'arrêt écoulées, il cria, par habitude : « En voiture ! », avant de donner le coup de sifflet réglementaire. Mais, soudain, il resta bouche bée : il aurait juré, l'instant d'avant, que le quai, d'un bout à l'autre, était désert et voilà que deux voyageurs y avaient surgi comme d'une trappe ! Deux voyageurs, un très grand, un très petit, tous deux prêts à monter en wagon. « En voiture ! » répéta tout de même Tiphaigne Hoff, criant plus fort. Et il s'avança, car ces deux voyageurs ne se hâtaient point.

 

MARCEL SCHWOB L’homme voilé

 

Du concours de circonstances qui me perd, je ne puis rien dire ; certains accidents de la vie humaine sont aussi artistement combinés par le hasard ou les lois de la nature que l'invention la plus démoniaque : on se récrierait, comme devant le tableau d'un impressionniste qui a saisi une vérité singulière et momentanée. Mais si ma tête tombe, je veux que ce récit me survive et qu'il soit dans l'histoire des existences une étrangeté vraie, comme une ouverture blafarde sur l’inconnu.

Quand j'entrai dans ce terrible wagon, il était occupé par deux personnes. L'une, tournée, enveloppée de couvertures, dormait profondément. La couverture supérieure était mouchetée de taches, à fond jaune, comme une peau de léopard. On en vend beaucoup de semblables aux rayons d'articles de voyage : mais je puis dire tout de suite qu'en la touchant plus tard, je vis que c'était vraiment la peau d'un animal sauvage ; de même le bonnet de la personne endormie, lorsque je le détaillai avec la puissance de vision suraiguë que j'obtins, me parut être d'un feutre blanc infiniment délicat.

L'autre voyageur, d'une figure sympathique, paraissait avoir juste franchi la trentaine ; il avait la tournure insignifiante d'un homme qui passe confortablement ses nuits en chemin de fer.

Le dormeur ne montra pas son billet, ne tourna pas la tête, ne remua pas pendant que je m'installais en face de lui. Et lorsque je me fus assis sur la banquette, je cessai d'observer mes compagnons de voyage pour réfléchir à diverses affaires qui me préoccupaient.

 

HENRI MONTOCCHIO La chambre au portrait

 

Il y a quelques mois je descendais les Champs-Élysées sur le trottoir de droite et respirais l'air parisien avec la satisfaction qu'éprouve le voyageur revenu, pour un temps limité, à son lieu d'attache. Le globe-trotter, s'il est vrai qu'il a des amis dans chaque port et des habitudes dans une multitude d'endroits, éprouve le besoin de se fixer un havre de grâce, même théorique, en un certain point du monde ; son esprit se repose à cette pensée dans le tourbillon des kilomètres et des semaines. Le déroulement perpétuel du décor accouplé à l'accélération du temps augmenterait la lassitude réelle de cet agité s'il ne pouvait se dire, de temps à autre : « Quand je rentrerai chez moi... »

Je descendais donc les Champs-Élysées... Je traversai l'avenue pour changer de côté et m'installer à la terrasse d'un café afin de devenir, à mon tour, spectateur et de contempler l'humanité qui défile sous les yeux admiratifs, ironiques ou simplement pitoyables des consommateurs assis à l'extérieur. J'étais là depuis trois, quarts d'heure et commençais à m'engourdir quand une carrure connue passa à mes côtés en cherchant une table : « Charles, Charles ! long time... not seen you, comment vas-tu ? Viens t'asseoir. » Je l'installai d'autorité sur la chaise voisine de la mienne.

Deux ans que je n’avais revu Charles de M... Nous nous étions connus au Chili où j’exerçais alors des fonctions diplomatiques ; j'avais eu l'occasion de lui rendre service... de le dépanner, enfin ! Il attendait, de ses parents, je ne sais quels subsides qui n'arrivaient jamais et avait été obligé de chanter dans un cabaret pour assurer sa provende quotidienne.

 

NATHALIE HENNEBERG Des ailes, dans la nuit...

 

« Connaissez-vous Biélovéjié ? demanda le grand patron.

– Comme tout le monde, répondis-je. La forêt aux anciens confins, entre la Pologne et la Russie. Une réserve d'État. Piłsudski y a chassé l'aurochs, Göring aussi.

– Ce n'est pas cela que je vous demande. Votre mère était polonaise, non ? Connaissez-vous le château de Norwid ?

– Au XIXe siècle, Cyprien Norwid a écrit Prométhidon et...

– Il ne s'agit pas d'un contemporain de Mickiewicz, mais d'une vieille maison en pleine forêt. Lisez cela, vous verrez. »

Il me tendit un papier officiel. Le grand patron (nous représentons à Varsovie le service des Dommages de guerre et des Récupérations) s'exprime surtout par grognements. C'est compréhensible : les biens français sont difficilement récupérables le long du rideau de fer – deux armées sont passées par là. Tout a été plus ou moins brisé, brûlé, détruit. D'autant plus surprenante était la lettre jointe au document visé par l'ambassade.

Un certain Adam Krasek, parent et héritier des comtes de Norwid, confessait que le dernier de ces nobles seigneurs avait été ce qu'il convient d'appeler un criminel de guerre. Il avait fait partie de la Wehrmacht pendant l'occupation en France, puis en Italie. Collectionneur, son butin avait été considérable. Pour la France, Krasek notait des Renoir, des Cézanne, un Matisse, sans préjudice des toiles du XVIIIe siècle. Krasek se mettait à la disposition des commissions alliées pour restituer ces chefs-d’œuvre.

« Un beau geste, hein ? dit le patron.

– Je me demande où est l'intérêt du sieur Adam...

– Vous ne croyez pas aux gestes nobles et beaux, au désintéressement ?

– Je ne suis pas payée pour y croire. »

 

MAURICE RENARD La cantatrice

 

Le vieil Hauval – qui est toujours directeur de l’Opéra-Dramatique –, peigna d'une main noueuse sa barbe de fleuve et nous dit :

– Voilà :

En 189..., au mois de mars, on donna Siegfried à Monte-Carlo. Une interprétation hors ligne devant faire de cette reprise le grand événement lyrique de la saison,  je décidai d'y assister et quittai Paris avec une bande d'artistes, de critiques et de dilettantes qui couraient, sans le savoir, à l'audition la plus troublante que des vivants puissent goûter. Je vous passe les péripéties du voyage – car notre voyage comporta des péripéties : des arrêts, des retards, une halte forcée de deux heures à Marseille, occasionnée par un accident de chemin de fer, et que j'employai de mon mieux à visiter la ville. Je passe donc, je parviens en Monaco et j'arrive à la représentation.

Elle commença dans la splendeur et se poursuivit sans défaillance.

Le programme était une liste de célébrités. Les premiers chanteurs du monde réalisaient le drame wagnérien. Caruso jouait Siegfried, et nous étions dans le ravissement où son timbre et sa puissance venaient de nous plonger – lorsque l'oiseau chanta.

Vous vous rappelez qu'il y a dans Siegfried un oiseau qui chante, c'est-à-dire une femme, dans la coulisse, qui prête à l'oiseau le prestige des mots et de la mélodie.

Donc, une femme invisible se mit à chanter soudainement. Et alors il nous sembla que tous les autres n'avaient fait que miauler, rugir ou braire depuis le lever du rideau, et les sonorités de l'orchestre impeccable devinrent tout à coup criardes et fâcheuses – tant cette voix était une féerie.

 

LÉON BLOY La Salamandre-Vampire

 

À la mort d'Alaric, il est raconté que les Goths le pleurèrent comme le héros de leur nation et que, suivant la coutume des Barbares du Nord qui cachaient avec soin les tombeaux des hommes extraordinaires, ils détournèrent, pour ses funérailles, le cours d'une petite rivière près de Cosenza. Ayant creusé dans son lit une fosse qui ressemblait à un puits, ils y déposèrent le corps de leur chef avec quantité de richesses, comblèrent la fosse et firent reprendre aux eaux leur cours naturel. Pour s'assurer du secret, on égorgea les prisonniers qui avaient été employés à ce travail.

L'instinct de la race a si peu changé que, quinze siècles plus tard, on a vu chez nous se renouveler des scènes analogues, dénuées, à la vérité, de toute grandeur, mais étrangement démonstratives de la lourde puérilité de ce peuple allemand que la trique de tous ses maîtres et le bavardage de tous ses pédants ne put jamais assouplir.

Les esclaves de la Prusse, mécaniquement disciplinés, apportèrent en France, dans le bagage de leurs pousse-culs, la plus séculaire moisissure de leurs origines.

Combien de fois nous demandâmes-nous en vain comment il se pouvait que des uhlans, évidemment tués ou très gravement atteints par nos tireurs et qu'on suivait à la traînée du sang, restassent en selle et disparussent ?

 

GASTON LEROUX L’homme qui a vu le diable

 

Le coup de tonnerre fut si violent que nous pensâmes que le coin de forêt poussant au-dessus de nos têtes avait été foudroyé et que la voûte de la caverne allait être fendue, comme d'un coup de hache, par le géant de la tempête. Au fond de l'antre, nos mains se saisirent, s'étreignirent dans cette obscurité préhistorique, et l'on entendit le gémissement des marcassins que nous venions de faire prisonniers. La porte de lumière qui, jusqu'alors, avait signalé l'entrée de la grotte naturelle où nous nous étions tapis comme des bêtes, s'éteignit à nos yeux, non point que l'on fût à la fin du jour, mais le ciel se soulageait d'un si lourd fardeau de pluie qu'il semblait avoir étouffé pour toujours, sous ce poids liquide, le soleil.

Il y avait maintenant au fond de l'antre un silence aussi profond que cette nuit soudaine. Les marcassins s'étaient tus sous la botte de Makoko. Makoko était un de nos camarades, que nous appelions ainsi à cause d'une laideur idéale et sublime qui, avec le front de Verlaine et la mâchoire de Tropmann, le ramenait à la splendeur première de l'Homme des Bois.

Ce fut lui qui se décida à traduire tout haut notre pensée à tous les quatre, car nous étions quatre qui avions fui la tempête, sous la terre : Mathis, Allan, Makoko et moi.

« Si le gentilhomme ne nous donne pas l'hospitalité ce soir, il nous faudra coucher ici… »

À ce moment, le vent s'éleva avec une telle fureur qu'il sembla secouer la base même de la montagne et faire trembler tout le Jura sous nos pieds. Dans le même temps, il nous parut qu'une main soulevait le rideau de pluie opaque qui obstruait l'entrée de la caverne, et une figure étrange surgit devant nous, dans un rayon vert.

 

JEAN LOUIS BOUQUET Les pénitentes de la Merci

 

Le professeur S. Klapp, à qui est emprunté le texte de cette épigraphe, en avait lui-même choisi une, pour la placer en tête de son gros manuscrit, mais il l'avait simplement faite d'un célèbre soupir du faune de Mallarmé :

Alors m'éveillerai-je à la ferveur première

Droit et seul, sous un flot antique de lumière,

Lys ! et l'un de vous tous pour l’ingénuité.

Or, il faut bien le dire, cet ornement pseudo-païen, aussi brillant, léger, impalpable que la rosée matutinale, déconcertait tout d'abord, au fronton d'une glose de douze cents pages, traitant de problèmes de libido et de psychopathologie dans une langue plutôt aride.

Mais, si l'on en rapproche la citation qui vient d'être prélevée sur le propre texte de S. Klapp, et quelques autres passages non moins caractéristiques de son ouvrage, on demeure frappé de la ténacité avec laquelle l'éminent observateur recherchait la notion de pureté originelle, même au fond des frénésies que le stupre peut déchaîner chez l’homme.

C'est que l'inquiète humeur, les tendances innées de Klapp – issu d'un milieu religieux, et même rigoriste ! – l'incitaient à la réédification d'un ordre spirituel, à la découverte d'une éthique du subconscient, qu'il pût opposer à l'amoralité crue des conceptions freudiennes, alors en plein triomphe. Certains ne lui reprochaient-ils pas ce qu'ils dénommaient une « prise de position philosophique », autrement dit un péché contre le principe d'absolue neutralité de la science ?

Mais encore  – et c'est ce qui nous intéresse ici  –, il semble que, dans une telle disposition d'idées, le malheureux S. Klapp se soit dirigé presque lucidement vers le point marqué pour sa fin lamentable. À quiconque connaît les vraies données de ce drame, comme certaines circonstances jusqu'à présent tenues secrètes, la question se pose, très poignante…

 

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