Gandahar 10 Magies et chamanismes

Couverture de Michel Bassot - Huile sur toile 100 X 60 cm

SOMMAIRE

 

 « Le travail du feu » Juan José Burzi

« Ogres de l'Afrique orientale » Sofia Samatar

« Mémoires d'un toubab » Julie Conseil

« Le saut de l'ange » Audrey Lùani

« Sans l'ombre d'un doute » Thierry Bosch

« Hexe » Noémie Wiorek

« Le sorcier du Morvan » Cancereugène

« Exstirpator Mali Animi » Marc Séfaris

« Une autre trinité » Anthony Boulanger

« Ô jeunesse ennemie » Marie Angel

« Les chevaucheurs de vent » Émilie Chevallier Moreux

« L'appel » Marine Sivan

ÉDITORIAL

 

    Ce numéro de Gandahar est un cadeau de Noël. D’abord parce qu’il vous offre, chers lecteurs, une couverture qui est l’aboutissement d’un an de travail sur une peinture à l’huile de Michel Bassot, le concepteur graphique de votre revue. Mais aussi à cause de son contenu : douze nouvelles minutieusement sélectionnées parmi des textes plus excellents les uns que les autres.
    En ces temps de fêtes, Gandahar vous garantit des voyages sur plusieurs continents et même au-delà. La magie de Noël va prendre toutes les formes : de l’inquiétant dans le récit de Juan José Burzi où l’on voit un peintre se fondre dans son œuvre, du dévorant dans celui de Sofia Samatar qui explore le monde des ogres africains. Nous saluons au passage l'illustration de Del Samatar, son frère, qui complète ce texte à merveille. Un grand merci à Séverine Pineaux qui, après nous avoir confié sa superbe femme-paysage, Dana, pour la couverture de notre numéro 5 Intelligence végétale, illustre superbement « Le sorcier du Morvan » et « L'appel ».
    Honneur aussi aux nouvellistes français :
    Julie Conseil nous relate les mémoires de l'oncle Christodule, revenu de la guerre de 14-18 avec un régiment de Sénégalais. Audrey Lùani cherche à élucider une étrange obsession en renvoyant son héros dans le passé. Thierry Bosch nous fait rire en racontant la vengeance d’un SDF qui n’est pas celui qu’on croit. Noémie Wiorek nous transporte dans une rue mal famée où va se dérouler un spectaculaire combat de sorcières. Cancereugène raconte comment la curiosité d’un groupe d’adolescents dévoile l’étrange secret d’un sorcier. Marc Séfaris nous conte une séance de désenvoûtement où l’un des protagonistes se retrouve bien attrapé. Anthony Boulanger nous décrit un monde qui fonctionne sur le mode ternaire. Marie Angel nous montre comment notre Mère la Terre part à la recherche de Grand-père Hiver qui a découché et n'est pas rentré à leur isba. Émilie Chevallier Moreux nous emmène en Mongolie pour un duel de funambules et enfin Marie Sivan conclut ce recueil avec une poursuite à la chute jubilatoire.

               Je vous souhaite donc de bonnes fêtes, chers lecteurs, ainsi qu’un très bon moment d’évasion.

                                                                                 

                                                                                Christine Brignon

INCIPIT

 

  GANDAHAR 10, Magies et chamanismes, décembre 2017

  Couverture de MICHEL BASSOT

 

  JUAN JOSÉ BURZI Le travail du feu

 

  Tout commença par une scène qui finit par dominer ses rêves à force de répétition. Il était dans son atelier et peignait au chevalet. Devant lui, sur une plate-forme surélevée, se trouvait une femme nue. À ce stade, le rêve s’interrompt un instant et le corps du modèle subit une mutation horriblement rapide. Sa peau s’assombrit, pèle et part en lambeaux. Là où la peau flétrie s’est détachée, il entrevoit une chair qui frissonne et palpite. Il continue de travailler, indifférent à ce qui se passe autour de lui. Cette scène se répétait toujours à l’identique, et Mayer ne comprenait toujours pas d’où elle provenait ni où elle allait le conduire. Parfois, à peine éveillé, il se rappelait très clairement de menus fragments du rêve – lui en train de peindre, vu de dos ; le corps de la femme qui se décompose ; la femme encore indemne –, d’autres fois il se souvenait parfaitement de tout, comme d’une séquence irrévocable dont l’illusion volerait en éclats dès qu’il appliquerait le pinceau sur la toile.

  À divers stades de sa carrière il avait peint le portrait des difformes et des bizarres. Il se sentait attiré par l’erroné, par les fautes de la nature. Il trouvait son inspiration dans tout ce qui était rejeté par le courant traditionnel. Aussi, lorsqu’au bout de deux mois ce rêve devint une obsession, il comprit qu’il lui fallait faire quelque chose.

  Il chercha infatigablement avant de trouver la femme idéale pour son tout dernier projet : Misako, un modèle japonais, qui avait été brûlée à plus de cinquante pour cent dans un incendie.

 

   SOFIA SAMATAR Ogres de l’Afrique orientale, catalogués par Alibhai M. Moosajee, de Mombasa, en février 1907

  Illustration de DELMAR SAMATAR

 

  1. Apul Apul

  Ogre de la région des Grands Lacs. D’un naturel mélancolique, il mange des sauterelles pour s’adoucir la voix. Sa maison a brûlé avec tous ses enfants à l’intérieur. Son ennemi est le Lièvre.

  [Mon informatrice, une femme des montagnes qui se fait simplement appeler « Mary », ajoute que par les nuits venteuses on peut entendre Apul Apul pleurer sa progéniture perdue. Elle affirme qu’il a été signalé loin de son pays d’origine, et même sur la côte, et qu’une fois un négociant arabe l’a blessé par balle en tirant sur lui depuis les remparts du fort Jesus. Cela s’est produit dans une année de famine dite l’« année de la Fièvre ». Une somme considérable de recherches serait nécessaire pour identifier ladite année – où, d’après Mary, le bétail a péri en masse –, comme l’un des ans de grâce par lesquels mon employeur mesure le passage du temps ; aussi ajouté-je cette note en petits caractères, et dans la marge.

  « Tu dois toujours lire ce qui est écrit en petits caractères, Alibhai ! » me rappelle mon employeur quand je rédige ses contrats. Il est incapable de les lire lui-même, à cause de sa mauvaise vue. « Le soleil africain me l’a gâtée, Alibhai ! »

  Apul Apul, dit Mary, présente une plaie suppurante là où la balle l’a transpercé. Il est allergique au plomb.]

 

  JULIE CONSEIL Mémoires d’un toubab

 

  On a toujours parlé de lui comme de la honte de la famille.

  J’ignore pourquoi son portrait est resté accroché dans le couloir de l’escalier. Sans doute n’avait-on rien à mettre à la place ; un carré de papier peint moins défraîchi que le reste eût davantage attiré l’attention à côté des photographies du mariage de mes grands-parents et du baptême de ma mère.

  Jusqu’à la fin de mon adolescence, je n’ai quasiment connu de Christodule, mon oncle maternel, que ce portrait enchâssé dans un cadre vermoulu, photo jaunie placée dans la partie sombre du palier.

  Tout au plus avais-je un vague souvenir de mon enfance, quand ma mère, mortifiée de honte chaque fois qu’elle demandait crédit au boulanger, avait cru bon de se justifier en se plaignant de son frère qui avait vendu la scierie héritée de leur père et s’était enfui avec l’argent, les laissant sur la paille – elle, sa mère et son mari estropié.

  Bien plus tard, un jour que j’étais dépité de ne pas trouver de rustines pour les pneus de mon vélo, ma grand-mère m’envoya en chercher au grenier, plus pour se débarrasser de moi qu’autre chose. À moitié dupe, je retournai quelques vieilles caisses pour donner le change avant de lui dire qu’il n’y en avait pas. Par mégarde, je fis tomber une boîte métallique dont le couvercle sauta hors de ses gonds mangés par la rouille. Le boîtier de couleur kaki, d’origine militaire, avait probablement appartenu à mon père. Une liasse de feuilles et un objet effilé en avaient jailli. Les papiers manuscrits, à l’encre passée, avaient servi de festin aux rats ; ils s’effritèrent quand je les ramassai. L’objet effilé s’avéra être une petite flûte en tige de millet parfaitement conservée.

 

  AUDREY LÙANI Le saut de l’ange

 

  Encore un village qui brûle dans la plaine. Des cendres noires pleuvent sur les toits du couvent.

  Autour d’Auriel, l’air résonne de prières et de gémissements. La dernière vague de démons qui a déferlé sur les murailles a été si terrible que l’infirmerie ne suffit plus à recueillir tous les blessés. Leurs paillasses ont envahi le réfectoire, la salle capitulaire et le scriptorium. Elles débordent maintenant jusque dans les couloirs venteux du cloître. Les sœurs qui passent d’un mourant à l’autre, les bras chargés de bandages et d’onguents, évoquent le vol noir des corbeaux sur le champ de bataille.

  Auriel passe à côté de ces scènes déchirantes sans ralentir, toute son âme tendue vers un seul objectif. Il est sur pied maintenant. Il est guéri. Il doit retourner se battre contre les engeances du diable.

  Pour venger ta mort, ma petite chérie.

  La mémoire ravagée par un coup à la tête, il ne se souvient plus de sa vie d’avant ni de ce jour funeste qui a vu s’ouvrir les portes de l’Enfer. Un signe évident de la miséricorde divine, d’après sœur Espérance, au vu des atrocités commises par les démons dans les villages alentour. Il ne se rappelle même pas son vrai nom. Ne lui reste que le souvenir diffus du fracas des armes. Le goût du sang. Et l’image fragile d’un regard, bleu comme le ciel.

  Ils ont tué ma fille. Mon petit cœur… Ils vont le payer !

  L’Ordre cherche des soldats pour appuyer ses chevaliers. Un sergent recruteur a installé sa table près des écuries, devant laquelle s’allonge une file de paysans rescapés. On y reconnaît sans peine ceux qui ont déjà rencontré des démons, plus sombres et plus déterminés que les autres.

 

  THIERRY BOSCH L’ombre d’un doute

 

  Mon iPhone vibre sur l'air de La Bamba, musique qui met toujours mes clients de bonne humeur. Quel boulet peut bien m'appeler pour le boulot un vendredi à dix-sept heures trente ? Je regarde le nom s'afficher sur l'écran. Natacha, bien sûr. Ma très décorative assistante. Pleine de bonne volonté mais bouchée de la comprenette. Faudrait lui inventer du Destop à neurones à cette cruche. D'accord, elle est carrossée comme un avion de chasse, alors je la garde à mes côtés. Après tout, elle joue son rôle de potiche haut de gamme à la perfection et ça en impose aux clients. Mais pas le temps ni l'envie d'écouter ses jérémiades. Je refuse l'appel. On verra bien lundi s'il y avait urgence. J'ai assez bossé cette semaine pour qu'elle me lâche enfin la grappe.

  Je suis empêtré au milieu des pue-la-sueur qui se ruent vers les stations de métro rejoindre leurs pavillons de banlieue, à plus d'une heure du centre. Des tocards, fiers d'être propriétaires de leur clapier, avec leur ridicule bout de jardin où courent leurs pathétiques moutards. Vivement que je rejoigne mon loft pour oublier jusqu'à leur existence même. Ils me donnent envie de gerber avec leur vie étriquée de gagne-petit. Pas question pour moi de me lever tôt, ni de passer trois plombes dans les transports en commun à respirer les odeurs corporelles de mes contemporains. Je vis seul, en plein cœur de la ville, là où je fourgue des appartements à des clients qui ont de l'oseille. Souvent âgés, ils n'aiment pas venir visiter aux aurores, ce qui me laisse le loisir de faire la grasse matinée. Et les commissions sur vente me rapportent quatre fois ce que gagnait mon père. Les mauvais mois. La belle vie quoi, comparée à celle de la masse qui grouille autour de moi.

 

   NOÉMIE WIOREK Hexe

 

   Le temps de me farder d'une nouvelle couche de mascara, car on ne saurait être laide en pareille occasion, et son ordre retentit une seconde fois.

   Sors, tue l'ennemi, conquiers, écrase.

   Des fourmillements de colère, piquants, délicieux, parcourent mes veines et insufflent excitation et pouvoir dans mes muscles déjà échauffés. Je n'ai pas besoin de répondre ; je suis toujours partante.

     À tout à l’heure, Noiraud. Je reviens vite.

   Les yeux bleus de mon chat me suivent tranquillement, même si une petite lueur dure, indigo, typiquement féline, perdure. Il miaule d'un air vaguement interrogatif : insupportable.

     Oui oui, je ferai vite. Promis.

   Avant qu’il ait pu sortir un autre petit cri plaintif de sa délicate gorge blanche, j’attrape mon blouson, claque la porte et file dans les escaliers. C'est parti. L’air lourd joue lascivement avec mes boucles rousses, que j'ai à peine eu le temps de sécher. Je rajuste mon sac à main rempli de barda. Quand tout sera fini il faudra que je pense à acheter des croquettes.

   Dehors la pénombre tombe en chapes mordorées et grises, les nuages forment des cloques jaunâtres à peine visibles entre les immeubles décrépis. Une ambiance crépusculaire plutôt en accord avec mon humeur. J’allume une clope, pour me détendre un peu avant l'heure. Pas moyen ; j’ai trop l’habitude. La nicotine ne vaut rien face aux étincelles de puissance alimentant mes artères. La fumée tourbillonne un peu, mais n’emporte pas mes problèmes. Je regarde les gens s'échapper de la rue après leur travail ; ils m'ignorent royalement. Une gamine avec des ailes de fée hurle sur ses parents en agitant une baguette en carton. L'ironie me fait rire : pas longtemps cependant, car un chat ignoble, borgne, vient soudain se faufiler entre mes jambes pour réclamer quelque pitance.

     Dégage, sale bête !

 

   CANCÉREUGÈNE Le sorcier du Morvan

   Illustration de SÉVERINE PINEAUX

 

   – Alors, t'es avec nous, le Bigleux ?

   Jean-Charles baissa la tête. Impossible de fixer le regard scrutateur de Mel. Sa force de conviction détruisait toute résistance, annihilait toute volonté de masquer la vérité. Si ces yeux bleus avaient pu le sonder à cet instant, ses efforts pour intégrer son groupe auraient été réduits à néant. Il opina du chef, les joues rosies par la honte.

   – J'ai du mal à te faire confiance, Janch, asséna le chef de bande. Tu agis comme un lâche. Regarde-moi bien en face ! Je n'ai pas l'habitude de parlementer. Si je le fais, c'est que j'ai de bonnes raisons de croire en toi. Sérieux, redresse-toi ! Tu n'es pas faible. On se moque de toi car tu es maigre, timide, sans doute un peu con, mais je le sais, tu possèdes de vraies qualités. Tu peux te rendre utile, devenir quelqu'un ! Si tu nous rejoins, fini ta lose de boloss, les filles te verront sous un angle nouveau. Réfléchis...

   Les deux autres membres du conseil restreint l'observaient avec sévérité. Le bras gauche, Joss, très grand, très maigre, souffrait d’acné, son visage paraissait maculé de verrues écarlates. Son appartenance au groupe de Mel, malgré des résultats mitigés en tennis, son sport de prédilection, lui permettait cependant de sortir avec la deuxième plus belle fille de l'école, Eloïse Renatto, une brune aux yeux verts d'une sensualité délicate. Le bras droit, Herv, taille moyenne, rondouillet, au faciès vilain, ne s'illustrait dans aucun sport, mais dans les combats de rue on le surnommait le Pitbull. Ce crétin, méchant et violent, avait pour compagne une rouquine ravissante et ingénue, douce comme un pétale de tulipe.

 

   MARC SÉFARIS Exstirpator mali animi

 

   Crottés, épuisés et malmenés par les vents d'hiver comme trois vagabonds en fuite, ils sont finalement parvenus à la demeure du mage. Une chaumière toute rabougrie, tassée au fond d'une combe, si peu vivante qu'Elgaraz a songé un instant à rebrousser chemin. Mais Akann a simplement dit :

  – C'est là.

   Et au même instant, le mage est apparu sur le seuil, le visage à moitié dévoré par les ombres du soir. Alors ils se sont présentés à lui, trio étrange, famélique : Elgaraz le mercenaire, chef de compagnie bouillonnant il y a encore peu, aujourd'hui homme au front labouré de rides et de deuils ; Akann, la guérisseuse résignée qui a vu la mort prendre ses aises, qui l'a entendue égrener le nom de ses compagnons. Et puis la fille silencieuse, aux poignets bleuis par les cordes qui les enserrent, la prisonnière si frêle dont on se tient à distance.

  Le mage est debout face à eux, sourire mi-bienveillant mi-narquois, en homme qu'on ne prend jamais en défaut.

  – Le temps d'Athénador Priapator est précieux, voyageur. Viens-en au fait, dis ta requête et je te dirai de quel pesant d'argent tu devras t'acquitter.

  Akann n'avait pas menti, il en impose : haute stature, tunique cramoisie et ceinture de cuir incrustée de pierreries, longs cheveux blancs aux nuances argentées, yeux d'azur sombre avant l'orage, voix profonde parcourue de roulements. Elgaraz n'a de toute façon plus le choix.

   – Je te paierai ce qui est à payer, si tu sais conjurer le grand mal qui nous ronge.

   L'autre sourit malicieusement et ouvre grand son bras comme une aile qui se déploie.

 

  ANTHONY BOULANGER Une autre Trinité

 

  Il s’appelait John Executive Officer, patronyme hérité d’un de ses ancêtres du XXIe siècle qui auraient exercé pareil métier. Si aujourd’hui personne ne savait exactement quelles pouvaient être les tâches ou les responsabilités d’une telle profession à l’époque pré-Fusion, le Grand Esprit pensait qu’il s’agissait là d’une activité rare, certainement honteuse, douteuse et mal vue. Il y avait en effet beaucoup moins d’Executive Officer que de Developer ou d’Intern par exemple.

  John ne se souciait que très peu de l’origine de son nom et de l’éventuel opprobre de son ancêtre. Ils ne rejaillissaient pas sur lui et, en cette époque éclairée sous l’égide du Grand Esprit, plus personne ne tenait rigueur à un enfant des actes de ses aïeux. John ne s’intéressait que modérément à cette période de l’Histoire pourtant charnière entre le monde préhistorique et le monde moderne. Il passait le plus clair de son temps à recueillir sur le terrain les artefacts locaux datant du XVe au XXe siècle en vue de sa reconnaissance en tant que docte et aspirant à la Fusion. Le reste de son temps était consacré à des navigations libres et inconscientes dans la noosphère, également en vue de sa préparation pour rejoindre le Grand Tout.

  – Je voudrais attirer ton attention sur la parcelle B-238, entendit soudain John. J’ai trouvé quelque chose qui devrait te plaire. R.Ush est déjà sur place.

  John revint à lui, redécouvrant les séquoias géants de Kings Canyon qui l’entouraient, et se rendit compte qu’il avait été à quelques secondes d’une connexion spontanée avec la noosphère. Il n’y aurait eu rien de répréhensible à cela, mais il en fut agacé. Cela prouvait qu’il n’était pas encore capable de contrôler totalement son esprit, et était donc encore inapte à rejoindre le Grand Tout.

 

  MARIE ANGEL Ô jeunesse ennemie !

 

  La mauvaise humeur acérait les traits rudes de notre Mère la Terre. Malgré ses articulations douloureuses, l'incarnation de la Russie balayait les abords de son isba avec vigueur. À chacun de ses mouvements, son ample jupe rouge et l’étoffe de coton qui marquait sa taille rebondie volaient rageusement autour d'elle. La vieille fée mettait tant d'ardeur à la tâche que plusieurs mèches grises s'étaient enfuies de son foulard coloré. Sous ses énergiques coups de balai, les spectres errant à travers la toundra s'estompaient. Mais, la poussière à peine retombée, ils revenaient hanter son champ de vision. Désormais, même en plissant les yeux, la babouchka peinait à discerner les vastes plaines d'herbe rase et de lichen à travers les congères fantômes.

  Non loin de la maison en rondins de bois, trois fusiliers français, empêtrés jusqu'aux guêtres dans une neige depuis longtemps fondue, désertaient la Grande Armée. Autrefois, leurs habits-vestes et leurs pantalons de drap de laine avaient été de blanc et de bleu. Désormais, la saleté rendait leurs couleurs indéfinissables. Les soldats laissaient derrière eux un large sillon que remontaient avec aisance les éclaireurs de la Horde d'Or. Les Mongols, vêtus de leurs armures en lamelles de cuir, n'avaient pas pris la peine de descendre de leurs chevaux trapus. Ils avaient déjà bandé leurs arcs à double courbure et s'apprêtaient à fondre sur les fuyards. Tapis parmi les herbes hautes de la steppe sibérienne, des hommes enveloppés dans d’épais vêtements de peaux tannées observaient la scène en tenant leurs propulseurs d'une main ferme. Au moindre signe de danger, les chasseurs de rennes se tenaient prêts à encocher leurs sagaies à pointe de silex.

  Sous l'effet du dégel, la terre s'assouplissait et devenait poreuse. Les âmes des morts s'échappaient du pergélisol en un flot bouillonnant sans qu'il fût possible d'empêcher les époques de se mélanger.

  Cela faisait désordre.

 

  ÉMILIE CHEVALLIER MOREUX Les chevaucheurs de vent

 

  L'horizon au loin, et avant lui rien qu'une lande plate et désolée. Du gris et du brun, de la roche et de l'herbe sèche. Rien pour accrocher mon regard, ou me retenir. Rien que la rage, ce feu qui m'emporte, vibrant comme un mât de verre dans la tempête.

  Devant et derrière moi s'étire la longue file des bactryans, ces colosses au pied sûr, grands comme des montagnes, où vivent les familles du clan des chevaucheurs de vent. Leur rythme lent, hypnotique, ne parvient pas aujourd'hui à calmer ma colère, ni ce sentiment d’injustice qui me consume. Je devine plus que je ne vois les yourtes colorées, dissimulées sur le dos des animaux.

  Je lève les yeux. Là-haut, rien non plus. Juste ce ciel dur, trop bleu, sans un nuage pour l'adoucir. Une chevêche du septentrion, monolithe trapu, est perchée tout en haut de notre mât. Elle me guette et mon cœur se serre. J'étouffe.

  Debout entre les épaules de la gigantesque monture familiale, les pieds bien ancrés dans son épaisse fourrure, mes cheveux longs fouettent mes joues gercées par le froid. J'hésite sur la conduite à tenir.

  Subitement, je m'élance, je dois tout tenter, pour ne pas regretter. J'agrippe une corde rugueuse et entame la longue ascension vers le sommet du crâne du bactryan, poussant sur mes cuisses, tirant sur mes bras. Mon corps est rompu à cet effort et connaît toutes les ondulations de la marche particulière de l'extraordinaire animal. Malgré tout, aujourd'hui, je souffre. Le vent me transit et gonfle mes vêtements comme une voile immense. Un vent de tempête. L'hiver s'annonce rude.

 

  MARINE SIVAN L’appel

  Illustration de SÉVERINE PINEAUX

 

  La neige craquait sous mes raquettes ; ma respiration se condensait en petits nuages gris. Je parcourus les environs du regard, mais la lumière déclinante ne montra qu’un dédale de troncs et une canopée aux allures de dentelle. Je frissonnai et me blottis dans mes fourrures. Je me serais bien assis sur une souche, et tant pis si la neige me trempait les fesses, mais le trappeur avançait vite parmi les congères. Il avait refusé de prendre les chevaux, prétendant que nos montures seraient trop agitées sur le territoire de la Bête. Le chaman soufflait et grommelait sur ma gauche. Les flocons tourbillonnaient dans le vent froid et alourdissaient le manteau du vieil homme, complètement voûté sur son bâton. Quand nos yeux se croisèrent, je tentai un sourire :

  – Je peux porter votre sacoche, Kanda.

  Il secoua une main crevassée de rides.

  – Plus tard, Tyee, plus tard. File devant, il serait capable de nous semer !

  Déçu de ne pas être utile, je courus rejoindre le trappeur. Je ne connaissais pas son nom, ni sa tribu, mais sa réputation le précédait : aux dires des matriarches, il pouvait survivre des semaines en forêt et pister la moindre Bête. Mes yeux tombèrent sur le colt qui battait contre sa cuisse, puis sur son fusil en bandoulière. Des armes mauvaises, cracheuses de plomb et de feu. Pourquoi les matriarches avaient-elles accepté son aide ? Pourquoi le chaman le tolérait-il ? Il avait succombé aux vices des envahisseurs, comme les tribus hunkaï, qui reniaient maintenant nos traditions et nos rituels.

  Ma salive se fit aigre. Au moins, le trappeur ne m’abrutissait pas de bavardages, il parlait peu et filait droit devant, quitte à nous distancer. Et si le chaman avait raison ? Si le trappeur nous abandonnait dans la forêt hivernale ? Non, il avait reçu du cuir et des fourrures pour nous guider sur les territoires de la Bête, et si nous revenions sains et saufs, il gagnerait bien plus.

 

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